Barbara a 48 ans.
Barbara n’a jamais eu de chance dans sa vie. Mariée de force à 16 ans, dans son pays natal, à un homme de l’âge de son père, elle a vécu d’atroces histoires, d’intimes souffrances. A la mort de l’homme, Barbara est partie.
Elle a fui, comme « on » dit. Arrivée ici, elle est devenue une expatriée, une étrange étrangère. Cependant, « on » l’a adoptée. Elle est entrée dans la famille, la famille des sachants, la famille des savants, la famille des bien-pensants. Elle est discrète, polie et serviable, alors « on » l’aime bien. Quand « on » écrit moult et moult salmigondis, elle s’applique et lit tout ce fatras de mots. Dans sa tête, ça explose et elle s’enfuit …
Tous les soucis de sa vie deviennent aussi évanescents que la plume de l’Oiseau, le grand Oiseau blanc qui accompagne chacun de ses instants d’égarement.
Blanc immaculé, elle rêve de pouvoir un jour le caresser, le frôler mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve de savoir un jour lui parler, lui susurrer ses secrets mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve un jour de l’apercevoir, de l’envelopper d’un regard mais il ne vient jamais.
Jusqu’au moment où, juchée sur les transepts du monde, au plus profond d’elle-même, elle ne le voit pas, elle ne l’entend pas, elle ne le touche pas. Mais il est venu.
Elle en a la preuve, là, au creux de l’herbe fraîche, à ses pieds …
Une plume immense, immaculée, immobile. La plume qu’elle voudrait maintenant voir guider sa vie, la plume qu’elle voudrait entendre maintenant à son oreille, la plume qu’elle voudrait maintenant porter en talisman de son âme.
Barbara esquisse un sourire. Va-t-elle oser ? Peut-être … Non ! Et si la plume venait à se briser, ses rêves pourraient-ils encore s’envoler ?
Elle a tout vécu, tout vu, tout entendu ; elle ne veut pas que ses rêves lui soient volés, c’est la seule chose importante qui lui reste. Alors prendre ce risque … Va-t-elle oser ?
Prudemment, Barbara s’approche de l’immense et minuscule barque blanche. Elle est observée derrière les feuillages par Charles, elle le sent, elle le sait. Délicatement, avec une infinie douceur et dans un silence de nuit, elle approche sa main au rebord de l’herbe perlée et récupère sa plume dans un rayon de lune. La plume et la lune semblent lui sourire.
Barbara respire enfin, ses rêves ne disparaîtront pas, elle pourra encore voir les êtres chers à son cœur, celles et ceux qui sont partis de l’autre côté du monde.
Sa plume de lune serrée tout contre elle, Barbara pleure.
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