Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires, serait fortuite.
Raymond Queneau (Le Dimanche de la vie).



lundi 23 mai 2011

CHARLES



Charles a 253 ans.

Il ne les fait pas tout à fait mais il n’a pas vraiment le choix. Depuis 228 ans, il n’a pas bougé. Rien, pas un geste, pas un souffle. Rien. Il est figé là, il voit tout, il entend tout mais il ne peut rien faire. Des hommes, des femmes flânent devant lui, au détour d’une promenade ; ils s’arrêtent parfois, le dévisagent souvent. Une enfant, Derwella, s’arrête presque tous les jours et lui raconte de lourds secrets. Elle ressemble à la sorcière, celle par qui tout est arrivé.

Tout ça à cause d’une petite erreur, une toute petite erreur de rien du tout, un minuscule petit bout de souci … C’est sûr, il aurait dû être moins avide, moins assoiffé ce soir-là et peut-être aussi un peu plus respectueux ; mais comment pouvait-il savoir, lui, que c’était une potion magique, censée guérir tous les elfes de l’étrange maladie qui les contaminait depuis quelques heures ?

Bleus, ils devenaient tous bleus en ce temps-là, et au bout de quelques minutes, ils perdaient leurs ailes, leurs yeux devenaient vitreux, comme recouverts d’un sombre voile et ils s’effondraient, pétrifiés, au cœur des buissons élancés, qui les contemplaient, impassibles face à cette agonie.

Seule la sorcière des bois était sensible à ce désespoir et avait alors mélangé toutes les herbes savantes, tous les bulbes profonds et quelques décoctions de sa connaissance … Dans le chaudron, le mélange bouillait délicatement et la sorcière était partie chercher les elfes survivants pour essayer de les aider, de les sauver.

Mais il est arrivé, après une course folle, à la recherche d’un hypothétique gibier, jamais trouvé. Il avait faim et soif, il s’était jeté sur la marmite et avait tout dévoré. Elle avait pourtant l’odeur et le goût d’une infâme ragougnasse, la potée de la sorcière. Mais il avait englouti le plat entier et s’était assoupi, rassasié.

Quelques minutes après, la sorcière des bois revient, accompagnée de quelques elfes, et découvrant le désastre, se met dans une épouvantable colère, jurant par tous les ancêtres que Charles ne s’en tirerait pas ainsi. Déchaînant la colère du ciel et de la terre, elle fige ce pauvre sanglier pour l’éternité.

Depuis ce temps, il vit là, dans l’ancienne forêt, la forêt des murmures, avec toutes les voix des elfes qui chevauchent son esprit.

Et il doit bien l’avouer : parfois, il a peur.

mercredi 18 mai 2011

BARBARA



Barbara a 48 ans.

Barbara n’a jamais eu de chance dans sa vie. Mariée de force à 16 ans, dans son pays natal, à un homme de l’âge de son père, elle a vécu d’atroces histoires, d’intimes souffrances. A la mort de l’homme, Barbara est partie.

Elle a fui, comme « on » dit. Arrivée ici, elle est devenue une expatriée, une étrange étrangère. Cependant, « on » l’a adoptée. Elle est entrée dans la famille, la famille des sachants, la famille des savants, la famille des bien-pensants. Elle est discrète, polie et serviable, alors « on » l’aime bien. Quand « on » écrit moult et moult salmigondis, elle s’applique et lit tout ce fatras de mots. Dans sa tête, ça explose et elle s’enfuit …

Tous les soucis de sa vie deviennent aussi évanescents que la plume de l’Oiseau, le grand Oiseau blanc qui accompagne chacun de ses instants d’égarement.

Blanc immaculé, elle rêve de pouvoir un jour le caresser, le frôler mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve de savoir un jour lui parler, lui susurrer ses secrets mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve un jour de l’apercevoir, de l’envelopper d’un regard mais il ne vient jamais.

Jusqu’au moment où, juchée sur les transepts du monde, au plus profond d’elle-même, elle ne le voit pas, elle ne l’entend pas, elle ne le touche pas. Mais il est venu.

Elle en a la preuve, là, au creux de l’herbe fraîche, à ses pieds …
Une plume immense, immaculée, immobile. La plume qu’elle voudrait maintenant voir guider sa vie, la plume qu’elle voudrait entendre maintenant à son oreille, la plume qu’elle voudrait maintenant porter en talisman de son âme.

Barbara esquisse un sourire. Va-t-elle oser ? Peut-être … Non ! Et si la plume venait à se briser, ses rêves pourraient-ils encore s’envoler ?

Elle a tout vécu, tout vu, tout entendu ; elle ne veut pas que ses rêves lui soient volés, c’est la seule chose importante qui lui reste. Alors prendre ce risque … Va-t-elle oser ?

Prudemment, Barbara s’approche de l’immense et minuscule barque blanche. Elle est observée derrière les feuillages par Charles, elle le sent, elle le sait. Délicatement, avec une infinie douceur et dans un silence de nuit, elle approche sa main au rebord de l’herbe perlée et récupère sa plume dans un rayon de lune. La plume et la lune semblent lui sourire.

Barbara respire enfin, ses rêves ne disparaîtront pas, elle pourra encore voir les êtres chers à son cœur, celles et ceux qui sont partis de l’autre côté du monde.

Sa plume de lune serrée tout contre elle, Barbara pleure.