Charles a 253 ans.
Il ne les fait pas tout à fait mais il n’a pas vraiment le choix. Depuis 228 ans, il n’a pas bougé. Rien, pas un geste, pas un souffle. Rien. Il est figé là, il voit tout, il entend tout mais il ne peut rien faire. Des hommes, des femmes flânent devant lui, au détour d’une promenade ; ils s’arrêtent parfois, le dévisagent souvent. Une enfant, Derwella, s’arrête presque tous les jours et lui raconte de lourds secrets. Elle ressemble à la sorcière, celle par qui tout est arrivé.
Tout ça à cause d’une petite erreur, une toute petite erreur de rien du tout, un minuscule petit bout de souci … C’est sûr, il aurait dû être moins avide, moins assoiffé ce soir-là et peut-être aussi un peu plus respectueux ; mais comment pouvait-il savoir, lui, que c’était une potion magique, censée guérir tous les elfes de l’étrange maladie qui les contaminait depuis quelques heures ?
Bleus, ils devenaient tous bleus en ce temps-là, et au bout de quelques minutes, ils perdaient leurs ailes, leurs yeux devenaient vitreux, comme recouverts d’un sombre voile et ils s’effondraient, pétrifiés, au cœur des buissons élancés, qui les contemplaient, impassibles face à cette agonie.
Seule la sorcière des bois était sensible à ce désespoir et avait alors mélangé toutes les herbes savantes, tous les bulbes profonds et quelques décoctions de sa connaissance … Dans le chaudron, le mélange bouillait délicatement et la sorcière était partie chercher les elfes survivants pour essayer de les aider, de les sauver.
Mais il est arrivé, après une course folle, à la recherche d’un hypothétique gibier, jamais trouvé. Il avait faim et soif, il s’était jeté sur la marmite et avait tout dévoré. Elle avait pourtant l’odeur et le goût d’une infâme ragougnasse, la potée de la sorcière. Mais il avait englouti le plat entier et s’était assoupi, rassasié.
Quelques minutes après, la sorcière des bois revient, accompagnée de quelques elfes, et découvrant le désastre, se met dans une épouvantable colère, jurant par tous les ancêtres que Charles ne s’en tirerait pas ainsi. Déchaînant la colère du ciel et de la terre, elle fige ce pauvre sanglier pour l’éternité.
Depuis ce temps, il vit là, dans l’ancienne forêt, la forêt des murmures, avec toutes les voix des elfes qui chevauchent son esprit.
Et il doit bien l’avouer : parfois, il a peur.