Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires, serait fortuite.
Raymond Queneau (Le Dimanche de la vie).



mercredi 24 août 2011

DERWELLA


Derwella a 6 ans 3 quarts.

C’est important à cet âge-là, les 3 quarts. Elle, en fait, préférerait avoir 6 ans 4 quarts, comme le gâteau. Mais ce n’est pas possible parce que, quand tu as 6 ans 4 quarts, tu as 7 ans, en fait.

Alors, ce n’est pas grave, le 4 quarts, elle le mange. Chez sa grand-mère. Celle aux longs cheveux noirs bouclés qui ressemble aux fées des contes de sorcières, celle qui connaît au plus profond d’elle-même les roses de la vie. Et dans l’histoire et dans la vie, c’est toujours chez la grand-mère qu’on mange les gâteaux ; Derwella ne déroge pas à cette règle.

Mais chez sa grand-mère, le 4 quarts, c’est un 5 quarts parce qu’il y a toujours l’ingrédient mystère. Depuis qu’elle est née il y a 6 ans 3 quarts, Derwella veut savoir, connaître le secret.

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Le 5, chiffre magique ; le 5, le parfum de sa grand-mère …

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Ca l’omnubile, ca l’entête, ca tourne en elle …

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Elle se cache, elle observe, elle épie …

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Le jour, la nuit, elle écoute, elle scrute …

Cherche, cherche, cherche …

Et ca arrive. Sa grand-mère, sous le regard embué d’Edmond et d’Edgar, se faufile hors de la maison aux pierres blanches, longe le ruisseau d’eau impure presque verte, rejoint les autres femmes du hameau et entre, comme elles, avec elles, dans le cercle de lumière.

A la nuit tombée, lorsque la cinquième étoile s’allume dans le firmament, elles cueillent. Elles cueillent les roses de la vie et au cœur des roses, récoltent les petites graines étranges, les minuscules rocamboles âpres et piquantes, que sa grand-mère conserve précieusement toute l’année pour son fameux 5 quarts !

Derwella ne dort pas. Elle a tout vu.

Et le lendemain, à la table de sa grand-mère, elle déguste le gâteau, comme si elle mangeait pour la première fois le sucre du monde.

Elle sent qu’elle devient, ce jour-là, éternelle.

lundi 23 mai 2011

CHARLES



Charles a 253 ans.

Il ne les fait pas tout à fait mais il n’a pas vraiment le choix. Depuis 228 ans, il n’a pas bougé. Rien, pas un geste, pas un souffle. Rien. Il est figé là, il voit tout, il entend tout mais il ne peut rien faire. Des hommes, des femmes flânent devant lui, au détour d’une promenade ; ils s’arrêtent parfois, le dévisagent souvent. Une enfant, Derwella, s’arrête presque tous les jours et lui raconte de lourds secrets. Elle ressemble à la sorcière, celle par qui tout est arrivé.

Tout ça à cause d’une petite erreur, une toute petite erreur de rien du tout, un minuscule petit bout de souci … C’est sûr, il aurait dû être moins avide, moins assoiffé ce soir-là et peut-être aussi un peu plus respectueux ; mais comment pouvait-il savoir, lui, que c’était une potion magique, censée guérir tous les elfes de l’étrange maladie qui les contaminait depuis quelques heures ?

Bleus, ils devenaient tous bleus en ce temps-là, et au bout de quelques minutes, ils perdaient leurs ailes, leurs yeux devenaient vitreux, comme recouverts d’un sombre voile et ils s’effondraient, pétrifiés, au cœur des buissons élancés, qui les contemplaient, impassibles face à cette agonie.

Seule la sorcière des bois était sensible à ce désespoir et avait alors mélangé toutes les herbes savantes, tous les bulbes profonds et quelques décoctions de sa connaissance … Dans le chaudron, le mélange bouillait délicatement et la sorcière était partie chercher les elfes survivants pour essayer de les aider, de les sauver.

Mais il est arrivé, après une course folle, à la recherche d’un hypothétique gibier, jamais trouvé. Il avait faim et soif, il s’était jeté sur la marmite et avait tout dévoré. Elle avait pourtant l’odeur et le goût d’une infâme ragougnasse, la potée de la sorcière. Mais il avait englouti le plat entier et s’était assoupi, rassasié.

Quelques minutes après, la sorcière des bois revient, accompagnée de quelques elfes, et découvrant le désastre, se met dans une épouvantable colère, jurant par tous les ancêtres que Charles ne s’en tirerait pas ainsi. Déchaînant la colère du ciel et de la terre, elle fige ce pauvre sanglier pour l’éternité.

Depuis ce temps, il vit là, dans l’ancienne forêt, la forêt des murmures, avec toutes les voix des elfes qui chevauchent son esprit.

Et il doit bien l’avouer : parfois, il a peur.

mercredi 18 mai 2011

BARBARA



Barbara a 48 ans.

Barbara n’a jamais eu de chance dans sa vie. Mariée de force à 16 ans, dans son pays natal, à un homme de l’âge de son père, elle a vécu d’atroces histoires, d’intimes souffrances. A la mort de l’homme, Barbara est partie.

Elle a fui, comme « on » dit. Arrivée ici, elle est devenue une expatriée, une étrange étrangère. Cependant, « on » l’a adoptée. Elle est entrée dans la famille, la famille des sachants, la famille des savants, la famille des bien-pensants. Elle est discrète, polie et serviable, alors « on » l’aime bien. Quand « on » écrit moult et moult salmigondis, elle s’applique et lit tout ce fatras de mots. Dans sa tête, ça explose et elle s’enfuit …

Tous les soucis de sa vie deviennent aussi évanescents que la plume de l’Oiseau, le grand Oiseau blanc qui accompagne chacun de ses instants d’égarement.

Blanc immaculé, elle rêve de pouvoir un jour le caresser, le frôler mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve de savoir un jour lui parler, lui susurrer ses secrets mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve un jour de l’apercevoir, de l’envelopper d’un regard mais il ne vient jamais.

Jusqu’au moment où, juchée sur les transepts du monde, au plus profond d’elle-même, elle ne le voit pas, elle ne l’entend pas, elle ne le touche pas. Mais il est venu.

Elle en a la preuve, là, au creux de l’herbe fraîche, à ses pieds …
Une plume immense, immaculée, immobile. La plume qu’elle voudrait maintenant voir guider sa vie, la plume qu’elle voudrait entendre maintenant à son oreille, la plume qu’elle voudrait maintenant porter en talisman de son âme.

Barbara esquisse un sourire. Va-t-elle oser ? Peut-être … Non ! Et si la plume venait à se briser, ses rêves pourraient-ils encore s’envoler ?

Elle a tout vécu, tout vu, tout entendu ; elle ne veut pas que ses rêves lui soient volés, c’est la seule chose importante qui lui reste. Alors prendre ce risque … Va-t-elle oser ?

Prudemment, Barbara s’approche de l’immense et minuscule barque blanche. Elle est observée derrière les feuillages par Charles, elle le sent, elle le sait. Délicatement, avec une infinie douceur et dans un silence de nuit, elle approche sa main au rebord de l’herbe perlée et récupère sa plume dans un rayon de lune. La plume et la lune semblent lui sourire.

Barbara respire enfin, ses rêves ne disparaîtront pas, elle pourra encore voir les êtres chers à son cœur, celles et ceux qui sont partis de l’autre côté du monde.

Sa plume de lune serrée tout contre elle, Barbara pleure.


lundi 31 janvier 2011

ADRIEN


Adrien a 27 ans.

Depuis cet instant incroyable où la terre, brusquement, s’est mise à tourner dans l’autre sens, tout a changé. Le cerveau d’Adrien, jusqu’alors en pause, comme le marmonnait sans cesse son père, s’est mis à fonctionner, à bouillonner même.

Il a osé, osé passer devant ces trois fenêtres murées et grillagées, qui sont un mystère pour lui et qui l’effraient, osé pousser la grille de la grande usine juste à côté qui, elle, l’attire irrémédiablement depuis toujours.

Il a même réussi à parler au grand patron et à lui demander du travail. Il est beau, ce jour-là, avec son nœud papillon à pois violets et son costume marron tout neuf. Et ça l’a amusé, le grand patron, de voir ce grand gaillard costaud, avec ses larges paluches, se pointer dans l’usine, fagoté comme ça. Il a les abattis canailles, Adrien, et le grand patron l’a bien remarqué. Alors, il l’a pris pour éplucher, éplucher les plus fameuses pommes de terre du nouveau monde, celles qui sont toutes violettes et qui font les beaux jours de l’usine !

Adrien, lui, est fier, l’homme le plus fier de ce nouveau monde, quand il annonce la nouvelle à son père. Son père, lui, à croire que le nouveau monde ne lui fait aucun effet, se contente de bougonner une phrase incompréhensible. Ca donne quelque chose du genre : « Ammd dpfff bleblen len bas troooo tôt ! ».

Depuis ce jour historique, chaque jour, c’est le même rituel. Il s’installe à sa table de travail, dans l’usine, sur son tabouret rembourré. Toujours à la même heure, toujours à la même place.
A côté d’elles, les femmes.
Depuis ce jour historique, chaque jour, il ouvre doucement le tiroir qui renferme sa trousse, assortie à son travail, violette évidemment. Il en sort son éplucheur et le pose sur la table. Toujours à la même heure, toujours à la même place.
A côté d’elles, les pommes de terre.

Et chaque jour, il prend une première pomme de terre violette, la plus proche de lui et commence à l’éplucher … Et chaque jour, il écoute la première histoire, celle racontée par Barbara, la femme assise à côté de lui et il commence à imaginer.
Puis, une deuxième pomme de terre violette et une deuxième histoire …

Toute la journée, sous ses mains habiles, les épluchures tombent à terre, formant à ses pieds un tapis de mille nuances violettes.
Toute la journée, dans son imagination fertile, les histoires de femmes se percutent  et s’entrechoquent.

Pourtant ce ne sont pas des grandes histoires, non, simplement des bouts de vie, de leurs vies.
Mais à la fin de la journée, ça emplit son cerveau bouillonnant, tout se mélange et il ne comprend plus rien ; il a parfois l’impression d’écouter les pommes de terre et d’éplucher les femmes !

Et soudain, l’horloge sonne. Il stoppe tout et regarde autour de lui. Il n’y a plus personne, elles sont déjà toutes parties, comme une envolée d’épluchures de pommes de terre qui s’éparpillerait à la tombée de la nuit. La journée est finie.