Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires, serait fortuite.
Raymond Queneau (Le Dimanche de la vie).



lundi 29 juillet 2013

GHASSANE



Ghassane a 16 ans.

Il a trouvé sa vocation. Son orientation.
Il étudie le feu. 

Bientôt, il sera Maître.
Maître de feu, sculpteur de flammes.

Orient - Couleurs rouge sang et ocre de terre - Haines et massacres sous les bombes d'occident -Vengeance au coeur - Enfer

En Occident.
D'un seul geste ralenti, il éclaire les cieux lors de nuits noires sans lune.
D'un seul regard alangui, la lampe posée au sol lui obéit pour apaiser les braises.

Orient - Sarouel blanc et turban bleu roi - Colères brûlées par les vents de sable -
Histoire d'un peuple nomade - Désert

En Occident.
Hermance l'observe par delà les océans tranquilles, accroupie près d'une flaque d'eau croupie.
Hermance lui sourit et l'effleure de ses mains limpides pour accompagner sa quête.

Orient - Tentes bédouines et tapis aux mille et une couleurs -
Esclaves des temps modernes - Imprécations diluviennes - Eclairs

En Occident.
Ghassane devient sorcier, devine les ombres derrière les étincelles.
Les horions se figent à son approche.
Ghassane embrase la ronde, tourbillonne tel un chaman tatoué.
La flamme devient éternelle.

Orient - Il disparaît - Devient grain de sable - Invisible

En Occident.
Il grandit et s'accomplit.
Il devient homme.

Feu.

vendredi 13 avril 2012

FLAURA


Flaura, comme Ghassane, a 16 ans. Flaura est belle, très belle. Blanche, presque évanescente.

Lorsqu'elle rêve, elle est princesse. Princesse des océans de sang, comtesse des hauts des hurlevents, marquise de Lugubrie ... Voilà ses titres de noblesse en Infâmie.

Au delà des rêves, Flaura est belle, très belle, trop belle. Enveloppée de soies de brumes blanches. Dès qu'on la voie, on veut l'approcher, la sentir, la caresser, l'embrasser.

A chaque fois, Flaura s'envole dans ses rêves et s'habille de noir, en dentelle et en velours … Voilà ses atours de princesse en Infâmie.

Au delà des rêves, Flaura est belle, très belle, trop belle, vraiment trop belle. Ses yeux sont le reflet flamboyant de la blanche tristesse de son âme. Dès qu'on la voit, on s'accroche, on se bat, on se noie pour un seul regard d'elle.

A chaque fois, Flaura retourne à ses songes, elle cueille les roses noires d'épines et les lys rouge sang du royaume d'Infâmie ; derrière les volutes noires, elle sent pourtant les pétales blanches des fleurs de printemps, comme autant de saveurs vénéneuses et dangereuses … pureté et élégance raffinées.

Au delà des rêves, Flaura est belle, très belle, trop belle, vraiment trop belle, toujours trop belle. Le toucher d'une peau transparente, une odeur de lait originel, un goût de la susurration charnelle ... Ils sont là, la portent, l'enlacent, l'embrassent … innocemment, discrètement … un tourbillon … troublant, puissant … l'oeil du cyclone … tout est à l'envers de tout … plus rien ne ressemble à rien … le royaume d'Infâmie disparaît. A la chaleur des sangs succède l'agonie glaçante, la goutte rouge qui s'enfonce dans la neige abrupte … elle puis elles ... glissent le long de pics de glace comme des gouttes de pluie et s'épanchent doucement, dans un fleuve qui grandit.

Au bord du grand fleuve de Lugubrie, Flaura rejoint le Royaume des taupes.

Profondeur du noir.
Noir.

dimanche 8 janvier 2012

EDMOND ET EDGAR


Edmond a 34 ans, 2 jours, 6 heures, 2 minutes et 38 secondes. Edgar a  34 ans, 2 jours, 6 heures, 2 minutes et 45 secondes.

Edmond est  l'aîné,  il ne connait pas encore Edgar. Il sait qu'il existe mais il ne l'a jamais rencontré. Ce sera bientôt fait. Dans une heure très exactement, l'heure la plus longue de sa vie, dans le froid mordant et transperçant de sa ville royale.

A leur naissance, Edmond était blanc. Edgar était noir. Malgré leurs sept secondes d'écart, ca fait toute la différence. A leur naissance, Edmond a fait l'admiration de toute la famille réunie pour l'occasion. Edgar a suscité des cris d'effroi de toute la famille réunie pour l'occasion. A leur naissance, on ne leur a rien dit.

L'un était l'enfant, l'autre non.
Edmond a été accueilli, choyé. Edgar a disparu, perdu.

Mais l'un comme l'autre, à des milliers de kilomètres, sans s'être jamais connus, savaient : l'autre existait.

Un fil transparent, incroyablement puissant, les reliaient. Ils entendaient la petite voix de l'autre, les bonheurs de l'autre, les tristesses de l'autre. Ils connaissaient les plus intimes secrets, les plus secrètes blessures, les plus blessantes histoires, les plus subtiles intimités.

Puis la mère canarde. Juste avant, Edmond reçoit la confirmation, l'ultime confession.
Puis Edmond le retrouve. Enfin.

Edgar, cet homme, son frère. Son frère, noir peau et rouge sang.

Il appréhende cette rencontre. Que va-t-il se passer très exactement dans une heure ?
Il attend sur ce quai de gare londonien, hâle brumeux, décor de Jack l'éventreur. Il a peur, pas de cette peur de film d'horreur, non, une peur intense, profonde, proche de la paralysie, proche de l'asphyxie.

A côté de la gare, il y a une église. Une église anglicane, aux briques rouges. Il ne croit pas à ce Dieu mais il entre, attiré. Le silence, la froideur, la hauteur de ce lieu saint l'apaisent petit à petit. Dans la travée centrale, une très jeune femme, Flaura, ses longs cheveux cachées sous un voile blanc, est agenouillée et prie. Il l'observe pendant quelques instants et passe ensuite devant elle.

Il s'approche de la colonne la plus lointaine de l'église, saisit une bougie, l'allume et la pose à terre. Une autre bougie, allumée elle aussi, brille déjà dans le noir.

On dirait deux âmes soeurs. Il se retourne. Il est là. Son frère, son frère noir. Edgar.

Ils se regardent, s'approchent l'un de l'autre. Ils sourient.

Edmond est ému, il tremble. Edgar a une unique larme qui coule le long de sa joue.

C'est beau, une larme d'eau sur une peau noire.

mercredi 24 août 2011

DERWELLA


Derwella a 6 ans 3 quarts.

C’est important à cet âge-là, les 3 quarts. Elle, en fait, préférerait avoir 6 ans 4 quarts, comme le gâteau. Mais ce n’est pas possible parce que, quand tu as 6 ans 4 quarts, tu as 7 ans, en fait.

Alors, ce n’est pas grave, le 4 quarts, elle le mange. Chez sa grand-mère. Celle aux longs cheveux noirs bouclés qui ressemble aux fées des contes de sorcières, celle qui connaît au plus profond d’elle-même les roses de la vie. Et dans l’histoire et dans la vie, c’est toujours chez la grand-mère qu’on mange les gâteaux ; Derwella ne déroge pas à cette règle.

Mais chez sa grand-mère, le 4 quarts, c’est un 5 quarts parce qu’il y a toujours l’ingrédient mystère. Depuis qu’elle est née il y a 6 ans 3 quarts, Derwella veut savoir, connaître le secret.

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Le 5, chiffre magique ; le 5, le parfum de sa grand-mère …

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Ca l’omnubile, ca l’entête, ca tourne en elle …

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Elle se cache, elle observe, elle épie …

Cherche, cherche, cherche … Quel est le secret ?
Le jour, la nuit, elle écoute, elle scrute …

Cherche, cherche, cherche …

Et ca arrive. Sa grand-mère, sous le regard embué d’Edmond et d’Edgar, se faufile hors de la maison aux pierres blanches, longe le ruisseau d’eau impure presque verte, rejoint les autres femmes du hameau et entre, comme elles, avec elles, dans le cercle de lumière.

A la nuit tombée, lorsque la cinquième étoile s’allume dans le firmament, elles cueillent. Elles cueillent les roses de la vie et au cœur des roses, récoltent les petites graines étranges, les minuscules rocamboles âpres et piquantes, que sa grand-mère conserve précieusement toute l’année pour son fameux 5 quarts !

Derwella ne dort pas. Elle a tout vu.

Et le lendemain, à la table de sa grand-mère, elle déguste le gâteau, comme si elle mangeait pour la première fois le sucre du monde.

Elle sent qu’elle devient, ce jour-là, éternelle.

lundi 23 mai 2011

CHARLES



Charles a 253 ans.

Il ne les fait pas tout à fait mais il n’a pas vraiment le choix. Depuis 228 ans, il n’a pas bougé. Rien, pas un geste, pas un souffle. Rien. Il est figé là, il voit tout, il entend tout mais il ne peut rien faire. Des hommes, des femmes flânent devant lui, au détour d’une promenade ; ils s’arrêtent parfois, le dévisagent souvent. Une enfant, Derwella, s’arrête presque tous les jours et lui raconte de lourds secrets. Elle ressemble à la sorcière, celle par qui tout est arrivé.

Tout ça à cause d’une petite erreur, une toute petite erreur de rien du tout, un minuscule petit bout de souci … C’est sûr, il aurait dû être moins avide, moins assoiffé ce soir-là et peut-être aussi un peu plus respectueux ; mais comment pouvait-il savoir, lui, que c’était une potion magique, censée guérir tous les elfes de l’étrange maladie qui les contaminait depuis quelques heures ?

Bleus, ils devenaient tous bleus en ce temps-là, et au bout de quelques minutes, ils perdaient leurs ailes, leurs yeux devenaient vitreux, comme recouverts d’un sombre voile et ils s’effondraient, pétrifiés, au cœur des buissons élancés, qui les contemplaient, impassibles face à cette agonie.

Seule la sorcière des bois était sensible à ce désespoir et avait alors mélangé toutes les herbes savantes, tous les bulbes profonds et quelques décoctions de sa connaissance … Dans le chaudron, le mélange bouillait délicatement et la sorcière était partie chercher les elfes survivants pour essayer de les aider, de les sauver.

Mais il est arrivé, après une course folle, à la recherche d’un hypothétique gibier, jamais trouvé. Il avait faim et soif, il s’était jeté sur la marmite et avait tout dévoré. Elle avait pourtant l’odeur et le goût d’une infâme ragougnasse, la potée de la sorcière. Mais il avait englouti le plat entier et s’était assoupi, rassasié.

Quelques minutes après, la sorcière des bois revient, accompagnée de quelques elfes, et découvrant le désastre, se met dans une épouvantable colère, jurant par tous les ancêtres que Charles ne s’en tirerait pas ainsi. Déchaînant la colère du ciel et de la terre, elle fige ce pauvre sanglier pour l’éternité.

Depuis ce temps, il vit là, dans l’ancienne forêt, la forêt des murmures, avec toutes les voix des elfes qui chevauchent son esprit.

Et il doit bien l’avouer : parfois, il a peur.

mercredi 18 mai 2011

BARBARA



Barbara a 48 ans.

Barbara n’a jamais eu de chance dans sa vie. Mariée de force à 16 ans, dans son pays natal, à un homme de l’âge de son père, elle a vécu d’atroces histoires, d’intimes souffrances. A la mort de l’homme, Barbara est partie.

Elle a fui, comme « on » dit. Arrivée ici, elle est devenue une expatriée, une étrange étrangère. Cependant, « on » l’a adoptée. Elle est entrée dans la famille, la famille des sachants, la famille des savants, la famille des bien-pensants. Elle est discrète, polie et serviable, alors « on » l’aime bien. Quand « on » écrit moult et moult salmigondis, elle s’applique et lit tout ce fatras de mots. Dans sa tête, ça explose et elle s’enfuit …

Tous les soucis de sa vie deviennent aussi évanescents que la plume de l’Oiseau, le grand Oiseau blanc qui accompagne chacun de ses instants d’égarement.

Blanc immaculé, elle rêve de pouvoir un jour le caresser, le frôler mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve de savoir un jour lui parler, lui susurrer ses secrets mais il ne vient jamais.
Blanc immobile, elle rêve un jour de l’apercevoir, de l’envelopper d’un regard mais il ne vient jamais.

Jusqu’au moment où, juchée sur les transepts du monde, au plus profond d’elle-même, elle ne le voit pas, elle ne l’entend pas, elle ne le touche pas. Mais il est venu.

Elle en a la preuve, là, au creux de l’herbe fraîche, à ses pieds …
Une plume immense, immaculée, immobile. La plume qu’elle voudrait maintenant voir guider sa vie, la plume qu’elle voudrait entendre maintenant à son oreille, la plume qu’elle voudrait maintenant porter en talisman de son âme.

Barbara esquisse un sourire. Va-t-elle oser ? Peut-être … Non ! Et si la plume venait à se briser, ses rêves pourraient-ils encore s’envoler ?

Elle a tout vécu, tout vu, tout entendu ; elle ne veut pas que ses rêves lui soient volés, c’est la seule chose importante qui lui reste. Alors prendre ce risque … Va-t-elle oser ?

Prudemment, Barbara s’approche de l’immense et minuscule barque blanche. Elle est observée derrière les feuillages par Charles, elle le sent, elle le sait. Délicatement, avec une infinie douceur et dans un silence de nuit, elle approche sa main au rebord de l’herbe perlée et récupère sa plume dans un rayon de lune. La plume et la lune semblent lui sourire.

Barbara respire enfin, ses rêves ne disparaîtront pas, elle pourra encore voir les êtres chers à son cœur, celles et ceux qui sont partis de l’autre côté du monde.

Sa plume de lune serrée tout contre elle, Barbara pleure.


lundi 31 janvier 2011

ADRIEN


Adrien a 27 ans.

Depuis cet instant incroyable où la terre, brusquement, s’est mise à tourner dans l’autre sens, tout a changé. Le cerveau d’Adrien, jusqu’alors en pause, comme le marmonnait sans cesse son père, s’est mis à fonctionner, à bouillonner même.

Il a osé, osé passer devant ces trois fenêtres murées et grillagées, qui sont un mystère pour lui et qui l’effraient, osé pousser la grille de la grande usine juste à côté qui, elle, l’attire irrémédiablement depuis toujours.

Il a même réussi à parler au grand patron et à lui demander du travail. Il est beau, ce jour-là, avec son nœud papillon à pois violets et son costume marron tout neuf. Et ça l’a amusé, le grand patron, de voir ce grand gaillard costaud, avec ses larges paluches, se pointer dans l’usine, fagoté comme ça. Il a les abattis canailles, Adrien, et le grand patron l’a bien remarqué. Alors, il l’a pris pour éplucher, éplucher les plus fameuses pommes de terre du nouveau monde, celles qui sont toutes violettes et qui font les beaux jours de l’usine !

Adrien, lui, est fier, l’homme le plus fier de ce nouveau monde, quand il annonce la nouvelle à son père. Son père, lui, à croire que le nouveau monde ne lui fait aucun effet, se contente de bougonner une phrase incompréhensible. Ca donne quelque chose du genre : « Ammd dpfff bleblen len bas troooo tôt ! ».

Depuis ce jour historique, chaque jour, c’est le même rituel. Il s’installe à sa table de travail, dans l’usine, sur son tabouret rembourré. Toujours à la même heure, toujours à la même place.
A côté d’elles, les femmes.
Depuis ce jour historique, chaque jour, il ouvre doucement le tiroir qui renferme sa trousse, assortie à son travail, violette évidemment. Il en sort son éplucheur et le pose sur la table. Toujours à la même heure, toujours à la même place.
A côté d’elles, les pommes de terre.

Et chaque jour, il prend une première pomme de terre violette, la plus proche de lui et commence à l’éplucher … Et chaque jour, il écoute la première histoire, celle racontée par Barbara, la femme assise à côté de lui et il commence à imaginer.
Puis, une deuxième pomme de terre violette et une deuxième histoire …

Toute la journée, sous ses mains habiles, les épluchures tombent à terre, formant à ses pieds un tapis de mille nuances violettes.
Toute la journée, dans son imagination fertile, les histoires de femmes se percutent  et s’entrechoquent.

Pourtant ce ne sont pas des grandes histoires, non, simplement des bouts de vie, de leurs vies.
Mais à la fin de la journée, ça emplit son cerveau bouillonnant, tout se mélange et il ne comprend plus rien ; il a parfois l’impression d’écouter les pommes de terre et d’éplucher les femmes !

Et soudain, l’horloge sonne. Il stoppe tout et regarde autour de lui. Il n’y a plus personne, elles sont déjà toutes parties, comme une envolée d’épluchures de pommes de terre qui s’éparpillerait à la tombée de la nuit. La journée est finie.